Le site de Vix

Le complexe aristocratique de Vix/le mont Lassois : bilan de 26 ans de recherche
Sur le Toit. Infolettre d’ARTEHIS – n°2 (février 2018)

Depuis la reprise des fouilles en 1991 à Vix, après 17 années d’interruption, nous avons eu le souci d’inscrire la recherche sur ce complexe aristocratique dans une stratégie à long terme que nous souhaitions développer en trois grandes étapes.

La première (1991-1997) visait à déterminer la chronologie des nécropoles proto- historiques situées sur la première terrasse de la Seine au pied du mont Lassois (fig. 1). Il s’agissait de vérifier l’hypothèse selon laquelle les césures qui scandent la chronologie des ensembles funéraires avaient un écho dans la périodisation générale du site. Les résultats obtenus au cours de six campagnes de fouilles ont permis d’établir le cadre chronologique des structures funéraires et/ou cultuelles et de souligner les arythmies temporelles tout aussi importantes pour l’histoire du site. Trois tumulus du Bronze final IIIb et Hallstatt, une partie de la nécropole de La Tène C et D1, un sanctuaire aristocratique du Hallstatt D3, le premier de ce type en Europe, ont été mis au jour.

La seconde étape a abordé l’étude du site de hauteur et de son système de fortification dans un cadre programmatique de type PCR, ouvert à plusieurs équipes internationales. Elle est en cours depuis 2001 mais apporte d’ores et déjà des résultats très importants à la connaissance du système défensif, en premier lieu sur le rempart du bord occidental du plateau sommital du mont Lassois et actuellement sur les grandes Levées 1 et 3 qui descendent vers la Seine sur le flanc est du mont Lassois. L’équipe de l’université de Vienne, dirigée par O. Urban et T. Pertlwieser, a en charge l’étude du système défensif.

La problématique actuelle de la recherche est centrée sur la détermination des espaces intra muros. La situation du côté oriental du mont Lassois soulève plusieurs interrogations. Parmi celles-ci, l’une a retenu particulièrement notre attention : il était difficile d’expliquer pourquoi de larges espaces ouverts avaient été laissés entre les levées. Depuis 2011, et surtout 2012, nous avons une réponse partielle à cette question. Si les intervalles entre les Levées 1 à 4 sont apparemment ouverts c’est que les remparts qui les fermaient ont disparu du paysage ; parallèles à la pente, ils ont subi de plein fouet l’érosion jusqu’à pratiquement s’effacer. La découverte en 2011 du rempart 11 qui ferme l’espace intervallaire entre les Levées 4 et 3 confirme la présence d’un système de fermeture. Il est logique d’en induire que la situation entre les Levées 1 à 3 présente une configuration similaire. Des prospections géophysiques, couplées à des sondages, devraient en apporter la preuve.

Du côté occidental, un long rempart de près de 400 m de longueur ferme la zone comprise entre la pointe nord du mont Saint Marcel et la pointe sud du mont Roussillon. La fouille de l’équipe suisse de l’université de Zurich a mis au jour une porte monumentale aménagée dans le rempart ouest dit du Champ de Fossé, en un point stratégique pour l’accès au plateau.

L’organisation du plateau sommital (5 ha) du mont Lassois est connue grâce aux prospections géophysiques réalisées entre 2003 et 2007 par H. von der Osten-Woldenburg (service des fouilles du Bade-Wurtemberg). Ces recherches ont révélé une segmentation calibrée, orthonormée et hiérarchisée d’espaces dévolus à l’habitat. L’ensemble se présente sous la forme d’un plan très aéré qui contraste avec ceux connus pour les habitats protohistoriques de la même époque, où l’agrégation compacte des maisons domine. Un vaste espace central de circulation orienté nord-sud dessert des enclos palissadés à l’intérieur desquels des habitations ont été bâties. Vers l’entrée supposée du plateau, c’est-à-dire au sud de celui-ci, trois bâtiments sur pilotis datés du Hallstatt final correspondent à des structures collectives de stockage des céréales (type horrea). Au centre du plateau, une équipe dirigée par Walter Reinhard, Norbert Nieszery et moi- même, a mis au jour six grands bâtiments à abside datés du Hallstatt final dont un se détache des autres par ses dimensions impressionnantes (35 m de longueur, 22 m de largeur hors tout) (fig. 2).

Il est évident qu’une conception d’ensemble, préalable, et une planification précise de l’exécution des travaux ont présidé à cet ordonnancement. Seul un pouvoir politique fort a rendu possible la mise en place et le contrôle d’un tel dispositif, complexe et hiérarchisé. Si l’ensemble évoque assurément une organisation quasi urbaine, nous avons montré dans un article récent (Brun, Chaume 2013) que ce stade n’avait pas été atteint et par conséquent encore moins pérennisé. P. Brun et moi-même proposons le terme d’atélo- urbain pour qualifier ce niveau d’intégration (atélès signifiant inachevé en grec).

La détermination de l’emprise territoriale des chefferies complexes que sont les

« Résidences princières » de la fin du VI/début Ve siècle av. J.-C. est un point névralgique pour la compréhension du phénomène. Il n’a jamais été vraiment abordé de manière systématique en prenant la mesure du problème ; les difficultés de mise en œuvre d’un tel programme, sa complexité et les espaces territoriaux colossaux qu’il convient d’investir pour avoir des débuts de réponse en sont les raisons. Que ce soit à Vix ou à La Heuneburg les prospections aériennes n’ont pas donné de résultats probants pour l’étude de l’environnement spatial de ces grands sites princiers. Récemment, des innovations technologiques remarquables, suscitées par le DAI (F. Lüth, Berlin), pour faire évoluer le matériel utilisé en prospections géophysiques, offrent de nouvelles et prometteuses perspectives qui permettent d’envisager sous un angle d’attaque nouveau, la recherche d’établissements contemporains subordonnés à la place centrale qu’est la Résidence princière. Nous avons mis, lors des cinq dernières années, au cœur de la problématique de recherche du PCR « Vix et son Environnement », un vaste programme de prospections géophysiques qui a couvert près de mille hectares. Les résultats obtenus sont tout à fait spectaculaires tant sur les nécropoles, pourtant déjà prospectées il y a près de 20 ans, que sur les habitats satellites, les uns situés en bordure de Seine, au pied du mont Lassois, les autres dans le cercle des 6 kilomètres autour du site princier.